logo Pharmablogue



2013-03-07  |  

Des actes de bonne volonté... bien rémunérés!

rémunération des pharmaciens

Le PharmaBlogue vous présente un texte d’opinion de Jean-Christophe Raymond, vice-président aux affaires pédagogiques de l’Association générale des étudiants en pharmacie à l’Université Laval. 

Les nouvelles ne peuvent être qu’exaltantes pour les pharmaciens québécois qui sont passionnément engagés envers leur pratique : la venue d’une modification aussi fondamentale du champ d’exercice d’une profession que celle que présage l’application de la loi 41 ne s’observe qu’une fois par génération. Évidemment, un tel élargissement du rôle des pharmaciens québécois n’était qu’une question de temps, car bien qu’ils reçoivent actuellement la meilleure formation au pays, ils sont toujours ceux dont le champ de pratique est le plus restreint.

L’enthousiasme est palpable et les attentes sont grandes au sein de notre profession, puisque ces nouveaux actes, qui pourront probablement être posés dès l’été 2013, ont le potentiel de désengorger significativement l’accès aux services de première ligne au sein du système de santé québécois. Encore faudra-t-il qu’ils puissent être réalisables dans le contexte actuel de la pratique. Les défis à relever que l’on peut actuellement apercevoir à l’horizon sont de taille et ne constituent sans doute que la pointe de l’iceberg des obstacles qui se présenteront lors de la mise en place de ces mesures. De nombreux facteurs humains, technologiques, matériels et éducationnels détermineront quel sera le niveau de succès de l’implantation de ces nouvelles mesures, mais principalement, on ne niera pas que l’éléphant dans la pièce, c’est la rémunération.

Les engrenages rouillés d’un système désuet

La structure de rémunération actuelle des pharmacies communautaires est de toute évidence obsolète. Vieille de 40 ans, elle est basée sur la simple distribution et le pharmacien y joue un rôle d’exécutant d’ordonnances médicales payé au volume, peu importe l’intervention effectuée à chaque ordonnance servie. De toute évidence, le renouvellement mensuel du SynthroidMD, du calcium et de la vitamine D de Mme Tremblay, qui occupe présentement la majeure partie de nos journées, ne nécessite pas un suivi pharmacothérapeutique aussi étroit. La proposition du service aux 90 jours serait, pour une telle patiente, accueillie à bras ouverts par les salariés et les propriétaires si les honoraires perdus étaient récupérés par l’entremise d’une rémunération appropriée des nouveaux actes. De tels changements ont été proposés et ils s’inscriraient favorablement dans une optique de modernisation de notre pratique, axée sur des services professionnels qui sont presque exclusivement gratuits à l’heure actuelle.

Mais bien évidemment, ce type de modification de surface sera loin d’être suffisant. Nous aurons la lourde tâche de repenser entièrement ce système de rémunération. Nous devrons faire table rase, puis asseoir toutes les associations nous représentant afin qu’elles travaillent de façon coordonnée sur des objectifs communs et qu’elles se penchent sur le développement d’un système qui serait adapté aux nouvelles réalités de notre pratique. Quel meilleur moment attendons-nous pour effectuer des changements aussi drastiques? Nous avons assisté à une augmentation fulgurante, au cours des cinq dernières années, des salaires des pharmaciens salariés et suppléants ainsi que des assistants techniques qui, combinés, demeurent la principale dépense d’une pharmacie. Cette progression n’est pas en voie de s’estomper considérant la pénurie de main-d’œuvre qualifiée qui demandera à être mieux rémunérée si on lui demande d’assumer plus de responsabilités afin de libérer les pharmaciens de certaines tâches techniques. L’enthousiasme des patients face à l’arrivée des nouveaux actes présage aussi une augmentation supplémentaire de l’achalandage dans nos pharmacies. Une augmentation du nombre de tâches sans augmentation du nombre d’effectifs aura des impacts imprévisibles sur ces dernières.

Ce n’est pas mon département!

Nous sommes en droit de nous demander qui devrait être responsable de mener les batailles qui devront être menées afin d’obtenir une rémunération satisfaisante des nouveaux actes. Cette tâche semble reposer entièrement sur l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP), composée en partie de pharmaciens devenus très prospères grâce à un modèle d’affaires dépassé et qui sont malheureusement immobiles face à la situation actuelle et réticents aux changements trop radicaux. De plus, certains des pharmaciens propriétaires les plus influents de la province semblent avoir beaucoup mieux à faire que de s’occuper de coordonner l’implantation de ces actes dans leurs succursales et de faire des représentations. De son côté, l’Ordre des pharmaciens du Québec proclame que la rémunération n’est pas son mandat alors qu’elle est l’instigatrice de tous ces changements. Quant à elle, l’Association professionnelle des pharmaciens salariés ne semble pas démontrer le dynamisme nécessaire pour mobiliser ses membres dans ce dossier. À l’heure actuelle, il est évident que nous sommes bien trop passifs par rapport à cette question si cruciale et qu’il y a un manque pressant de concertation entre les différentes associations impliquées dans ce dossier. Personne n’ose parler de l’importance de cet enjeu pour ne pas paraître trop corporatiste. Beaucoup de pharmaciens salariés ne veulent pas se mêler au débat, et certains des plus âgés d’entre eux, malgré qu’ils aient toute l’expérience et la sagesse du métier à apporter au débat, sont même réticents à l’arrivée des nouveaux actes.

Ce que le Ministère de la santé souhaite, c’est évidemment que la mise en place des changements se fasse avant que la nouvelle rémunération ne soit effective. Ainsi, les salariés impuissants se verraient dans l’obligation d’incorporer ces actes avec les ressources présentement disponibles et, dans leur contexte de pratique actuel, avec des résultats incertains. Comment pouvons-nous agir face à cet immobilisme généralisé? C’est à la nouvelle génération de pharmaciens, si elle veut intégrer de nombreux services professionnels au cœur de sa pratique, de se donner les moyens de ses ambitions. La fonction la plus sous-estimée et la moins reconnue des pharmaciens en milieu communautaire de partout au Québec est incontestablement la quantité de conseils de santé qu’ils ont la capacité de prodiguer au quotidien. Lorsque totalisées, ces interventions de masse représentent une valeur inestimable pour le système de santé en termes de résolution de situations de santé simples et de triage des conditions nécessitant une évaluation médicale. Ces conseils sont aussi ce qui donne un sens à la pratique de la pharmacie, et ils représentent notre argument de négociation le plus solide. Si les jeunes salariés ne sont pas satisfaits des démarches entreprises par l’AQPP et qu’ils doutent de la bonne foi du gouvernement dans ce dossier, ils n’ont qu’à tous rester chez eux un bon lundi matin et laisser leurs propriétaires gérer la situation. L’AQPP recevrait ainsi sans doute quelques appels qui stimuleraient les négociations, les urgences des cliniques médicales déborderaient de problèmes de santé simples, ce qui ferait sans doute réagir le Ministère, et nous briserions notre réputation de brebis dociles et passives qui se plient aisément à n’importe quelle condition qui leur est imposée.

Obtenir une juste part du gâteau

La bataille n’est certes pas gagnée, car c’est le corporatisme avare qui, historiquement, a toujours obtenu le dernier mot et l’appui financier dans le système de santé québécois. Comme Louis Godin, président de la Fédération des Médecins Omnipraticiens du Québec, l’illustre si bien, ce sont les représentations agressives et le lobbyisme qui déterminent l’attribution des ressources financières. Lorsque les premières cohortes d’infirmières praticiennes spécialisées ont intégré les unités de médecine familiale, même après avoir reçu une compensation annuelle de 30 000 $ pour accueillir chacune d’entre elles au sein de leur équipe, le Dr. Godin a crié haut et fort qu’il n’était pas payé pour les quelques minutes par jour pendant lesquelles il discutait avec ses infirmières de patients qui n’étaient pas les siens, ce qui leur a valu une compensation annuelle additionnelle de 30 000 $ par IPS. Voilà maintenant qu’il a ajouté en décembre 2012 un mandat à l’inscription du FMOQ au Registre des lobbyistes du Québec afin d’obtenir « le pouvoir, pour tous les médecins omnipraticiens, de vendre les médicaments qu’ils prescrivent à leurs patients » et qu’elle « cherchera en conséquence à obtenir les modifications législatives et réglementaires appropriées ». Mais le médecin de famille n’est motivé bien sûr que par la vertu, alors qu’un pharmacien propriétaire qui réclamerait qu’on lui rémunère les dizaines de conseils de santé qu’il donne quotidiennement ne serait motivé que par l’agrandissement de sa résidence secondaire.

Force est d’admettre que notre droit de propriété exclusif nous rend seuls responsables de l’existence de cette image dans l’imaginaire collectif et la tâche de la changer nous revient entièrement. Tandis que toutes nos associations professionnelles seront assises autour d’une table, elles se devront de se pencher sur des problèmes bien plus fondamentaux dont souffre la pharmacie communautaire au Québec. Des pharmacies à tous les coins de rue avec des commerces adjacents ouverts jusqu’à 22 h, est-ce bien ce que nous avons pu faire de mieux de notre droit de propriété exclusif? Est-ce réellement la vision d’avenir qu’a la nouvelle génération de pharmaciens? Bien évidemment qu’il y a une pénurie si le pharmacien n’est présent que par obligation légale afin de pouvoir garder ouvertes le plus tard possible les portes du supermarché et du mégacentre beauté adjacent. Ce modèle ne reflète pas une image de professionnels de la santé solidaires dont les services professionnels sont la principale préoccupation, mais bien de simples commerçants en concurrence contre les grands magasins à rayons.

Aussitôt le projet de loi 41 annoncé, la FMOQ a pris soin de critiquer les nouveaux actes proposés, bien que ne relevant pas du diagnostic, car ils priveraient tout de même les omnipraticiens d’une quantité énorme de consultations simples, rapides et payantes. Elle a ensuite saisi l’occasion, bien évidemment, d’annoncer qu’elle souhaitait maintenant que le gouvernement procède aux investissements requis en médecine familiale, car « c’est là que se trouve la seule véritable solution au manque d’accessibilité aux soins de première ligne ». Le problème est que l’importante augmentation des salaires des médecins a entraîné une baisse de leur productivité d’un point de vue économique. Ainsi, malgré l’augmentation importante des salaires, nous recevons maintenant moins de services médicaux qu’il y a cinq ans, comme l’a démontré Damien Contandriopoulos, professeur agrégé à la faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal. Ceci ne défie pas la logique; plus on est payés, moins on a besoin de travailler pour subvenir à nos besoins. Cependant, ce n’est pas une augmentation de salaire que réclament les pharmaciens, mais bien un ajustement de rémunération qui leur permettrait d’apporter les modifications nécessaires à leurs officines et leurs méthodes de travail pour pouvoir implanter efficacement ces nouveaux actes, afin que la population puisse en bénéficier le plus rapidement possible.

Le réel problème?

Tout compte fait, il sera critique pour le succès de cette aventure que nous entreprenons que nous fassions pour une fois preuve de solidarité, à l’instar des autres ordres professionnels tels que l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, pour efficacement arriver à nos fins. Nous devrons travailler de concert et cesser de nous donner des coups de poignard dans le dos dans cette concurrence crasse qui paralyse notre profession si nous envisageons sérieusement un avenir où les pharmaciens québécois pourront s’épanouir en tant que professionnels et entrepreneurs activement engagés envers la santé de la population. Ce que certains se demandent anxieusement maintenant, c’est qui sera réellement prêt à aborder ces discussions et à nous représenter comme une profession unie. Qui aura le courage de briser le statu quo? C’est aujourd’hui le moment de cesser de passivement se poser ce type de questions et de se faire entendre, pour une fois. Comment pensez-vous faire progresser ce dossier de façon efficace? Chaque pharmacien et étudiant de la province a le devoir de faire rayonner la valeur de sa profession et de faire valoir la validité de nos requêtes. Mettons de la pression sur nos associations. Sortons dans les médias. C’est bel et bien enfin le temps d’agir.

Alors, agissons.

Rédigé par Jean-Christophe Raymond




Avenir de la pharmacie

Close comments
2 commentaires

Jean-Christophe Raymond

18-03-2013

Merci pour ton commentaire.

Mon point concernant la compétition crasse est qu'il est difficile pour notre profession de travailler de concert dans un but commun du fait qu'elle soit autant relié au commerce. Remarquez le ton du pharmacien chez qui vous appellez pour faire un transfert de dossier complet...

Disons que cet été les nouveaux actes sont implantés mais que la rémunération n'est pas encore effective. Vous décidez de charger 20$ à vos patients dans un petit Proxim de quartier pour une consultation pour la prescription de médicaments pour la prévention du paludisme et la diarrhée du voyageur. Cependant, toutes les pharmacies Costco du Québec évaluent la situation et décident d'offrir le même service pour 9,99$, et Accès-Pharma décident de l'offrir gratuitement. Vos patients viennent par la suite pourquoi vous chargez aussi cher pour vos services! C'est du vol! Bref, nous servons nos intérêts financiers personnels avant ceux de l'avancement de la pratique, et c'est ce qui paralyse notre profession, selon moi.

Qu'en pensez-vous?


François-Xavier Houde

13-03-2013

Excellent texte!

Mais comment se débarrasser de la compétition crasse? Il est évident que deux pharmacies installées à 3-4 coins de rue seront toujours en compétition. À moins que j'aille mal compris votre point.

Pour ce qui est du travail commun, il devient évident, comme le disait Pierre Moreau dans son article publié ici-même sur le pharmablogue, qu'une association rejoignant tous les pharmaciens (hôpitaux, propriétaires et salariés) soit fondée.



Commenter l'article

*Champs obligatoire


+ Populaires + Commentés
pommade du Dr Nweman

[ Allaitement ] La crème « tout usage » du Dr Jack Newman : un traitement miracle ?


téterelle allaitement

La téterelle et l'allaitement : pourquoi, quand et comment?


Probiotiques

Les probiotiques : quand, comment et pourquoi les utiliser?


La massothérapie

Les secrets de la massothérapie


blanchiment des dents

Le blanchiment des dents : bien plus qu’une procédure esthétique!


La profession d’ATP : en constante évolution!


Article suivant

sucre et diabète

Diabète : le sucre au cœur de la solution